Les éditions de l'heure : des micro-livres par Denis Gielen

Avec plus de trois cents titres publiés en moins de trois années, les éditions de l'heure bouleversent les codes élémentaires en matière de publications littéraires et de livres d'artistes. À l'initiative de Ghislain Olivier, baroudeur carolo qui roule sa bosse dans le milieu de l'édition depuis plus d'une trentaine d'années, ce projet hors du commun s'est donné comme objectif de publier un maximum de titres pour un minimum d'exemplaires, prenant à contre-pied une économie de l'édition axée sur le grand tirage et la promotion de titres-locomotives. Ce slogan au parfum révolutionnaire est aujourd'hui bien rôdé : les présentations-squatt se multiplient, et, fin 2003, le Musée de Mariemont qui avait déjà invité le petit éditeur dans le cadre de "Féérie pour un autre livre" (2000) rempile... mais cette fois avec un catalogue sensiblement augmenté.

C'est de l'art d'attitude, diront certains un art relationnel, diront d'autres... peu importe dirons-nous pourvu que ces éditions de l'heure nous fournissent l'ivresse. Peu importe l'appellation contrôlée, ajouterons-nous avec d'autant plus d'insistance que le plaisir est de toute évidence assuré en l'occurrence par un certain non-conformisme qui n'est pas sans rappeler par quelques aspects les plus "riches heures" du "Musée de l'Homme" (Jacques Lennep, 1976). C'est que la ligne éditoriale inaugurée voici trois ans par son responsable, Ghislain Olivier, est sinueuse comme le sont ces chemins de traverses qu'empruntent les résistants au dogme d'une pensée unique à laquelle notre société consumériste axée sur le pouvoir du capital et de l'industrie fait indéniablement le lit, et ce même dans le milieu de l'édition littéraire et artistique. Çà sent le marxisme un peu rance, répondront certains. Peut-être un peu, si on considère être en mesure, comme on l'a cru en 68, de modifier en profondeur une société qui n'a jamais été libertaire et ne le sera sans doute jamais... certainement pas si on continue à croire que l'opposition à la culture dominante est une chose bienfaisante pour l'ensemble de la société. Ne faut-il pas toujours des fous pour que puisse briller de tout son éclat la raison ? Sans vouloir situer à tout prix les éditions de l'heure en marge du monde de l'édition, force est de constater que son catalogue relève plus de l'auberge espagnole où l'on mange ce qu'on y apporte que de l'hôtellerie standard façon Novotel. Pseudonymes de plumes plus ou moins connues en manque d'oxygène, illustre inconnu invité - souvent, tard dans la nuit... - À coucher quelques bribes de sa vie sur du papier recyclé, artiste-plasticien en proie à la claustrophobie due au cloisonnement des disciplines, fantômes d'auteurs dont quelques inédits posthumes nous reviennent d'outre-tombe, écrivants tentant leurs premiers pas sur un chemin, qui sait ?, peut-être glorieux... le panel est large, et plus encore ouvert à qui veut s'essayer à l'écriture, pourvu qu'il ait quelque chose à exprimer, et en vitesse, s'il vous plaît. C'est que le rythme pourtant artisanal (mais qui a dit que l'artisan est lent ?) des éditions de l'heure (des éditions dans l'heure ?) n'autorise pas les lents calculs et les projets à long terme. L'urgence fait partie de la stratégie, comme la mobilité de ses vestes-présentoirs, l'illégalité de ses stands-squatts ou la petite taille des livres qui se planquent dans la poche d'une chemise, autant de qualités qui donnent à ce projet des allures de guérillas ou du moins d'activisme politico-artistique - on notera au passage la référence à Beuys par le détour de la veste-présentoir de livres. Et comme pour montrer qu'une utopie entraîne l'autre, sachez qu'il existe déjà un catalogue complet et illustré des éditions de l'heure réalisé par Xavier Herman, un libraire et collectionneur de livres, qui plus est le seul à posséder l'entièreté des titres. Et nous laisserons le soin à Ghislain Olivier de compléter ce rapide tableau en évoquant une dimension importante de son projet : "Indépendamment de son caractère artistique, cette entreprise revêt un aspect social", précise-t-il, "dans la mesure où elle pose les problèmes de l'activité d'un chômeur par rapport à ses centres d'intérêt, la spécificité professionnelle que tout un chacun se doit d'entretenir, le désir de créer et de participer avec sa créativité et ses connaissances techniques à une entreprise alternative et (qui sait ?) à la création d'emplois...".

Article paru dans l'art même, chronique des arts plastiques de la Communauté française de Belgique, n° 19, 2e trimestre 2003